L'Atelier Noracy

Cher Ami

La première version toute nue, non retravaillée inspiré par ces huit mots : Profondes, Vindicatives, Intrépides, Becs, Maitresse, Attirail, Métamorphosée, Étrange (piochés dans Les Fleurs du mal)

« Je suis désolé, je sais pas ou me foutre… »

Je pourrais te mentir, te dire que je n’ai rien vu venir, qu’elle m’a cueillit comme un bleu, mais on se connait trop. On a tellement déteint l’un sur l’autre que je ne saurais plus dire qui a apporté quoi…

J’ai bien vu sur le pas de porte, dès la première seconde. Ces yeux étaient étranges. Elle n’en avait jamais posé des comme ceux-là, ni sur moi, ni sur qui que ce soit. En tout cas, pas devant moi. Ça m’a troublé à tel point qu’il m’a fallu quelques secondes pour revenir de l’apnée de cette plongée dans les eaux du bleu profond de ses yeux.

Elle grelottait sous la porte-cochère, trempée par une pluie légère, mais continue qui ne laisse à aucun promeneur la moindre chance. Les épaules rentrées, les bras joints devant les hanches et le dos vouté à l’excès : elle semblait vouloir faire de son corps un iglou humain. Un édifice éphémère en lutte perdue d’avance face à l’inéluctable bruine qui éteint tous les feux et efface toutes chaleurs.

Dans un geste et sans bruit, je l’ai fait rentrer. Cet effacement du corps venant mourir en prolongement de porte signait ma rémission. Une défaite d’entrée qui annihilait l’idée d’un jeu. Nous le savions tous deux. Le mascara coulant avait camouflé les lames de glace, paisiblement aiguisées par le goutte-à-goutte de l’ondée, qui jaillirait de ses yeux au moment voulu.

Quelques instants plus tard, elle s’avança jusqu’à la table du salon, sous un T-shirt long que je lui avais prêté, mais sans le short qui, selon ces dires, ne faisait que tomber. Ce fut, je te le jure, le seul sourire qu’elle eut de moi ce soir-là. J’ai honte de l’avouer, comme j’avais trop honte de cette situation pour lever le regard. Je fuyais dans la contemplation du circuit redondant de ma cuillère dans la tasse à café, cherchant à dissoudre un sucre imaginaire.

Elle s’assit près de moi, la jambe gauche en tailleur. Son genou vint se coller au mien. La surprise de cet électrique contact me fit enfin lever les yeux qui croisèrent les siens. Perdu… la peur malsaine m’avait pétrifié.

Mon amie n’était pas devant moi. Je ne retrouvais ni ses sourires ni son rire sonore dont le rythme lancinant faisait résonner les graves ni le regard bienveillant annonçant l’arrivée d’une main légère s’arrimant à l’épaule d’un ami en détresse. C’était un monstre d’a-passion, une mécaniste de la séduction qui suivait une procédure préétablie, une boite à musique qui veut passer pour un orchestre symphonique jouant chaque enchainement, chaque silence, chaque note dans une perfection déshumanisante. J’étais son instrument et elle se jouait de moi.

C’était une harpie qui mordait mes lèvres, et lacérait mes chaires après que ces harpons de glaces m’aient crucifié sur le canapé. Elle repartit bien avant que ses traits aient fondu, je ne pus me relever qu’au fin fond de la nuit, quelques minutes avant que le soleil ne vienne éclairer ma faiblesse.

Je sais que tu ne me pardonneras pas. Je ne te le demande pas. Même si c’est elle qui a tout prit, que je ne lui aie rien donné. Je lui ai tout laissé, elle n’a eu qu’à se servir.

Je te mentirais si je te disais que je n’avais jamais pensé à ce moment, aux trouvailles de nos deux corps. Il berce mes nuits et agite mes réveils depuis que je l’ai rencontré. Et je t’en ai voulu et je t’ai envié d’avoir autour du bras, le sien qui se posait.

Je voudrais t’expliquer, te dire que ce fut horrible et que ça va me hanter, même si ce châtiment est bien peu par rapport à ce que je t’ai fait. Je voudrais t’implorer de me casser la gueule à me faire sauter les dents, de me piétiner chaque jour, à doubles doses les dimanches et jours fériés. Mais rien ne sort à part « Je suis désolé ». Non, rien ne peut sortir de cette trachée que la trahison a scellée, murant le repentir qui ne cesse de s’agiter me maintenant éveillé quand il ne me fait pas vomir.

Je voudrais te dire mon ami, mon frère, à quel point j’ai envie, à cet instant précis, de voir jaillir ce poing que tu serres si fort que je le vois trembler. De le voir grossir jusqu’à l’impact qui éteindrait la lumière qui fait reluire l’horreur de ma passivité.

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