L'Atelier Noracy

Miguelito

Encore un départ visuel…

gulbaba_street__budapest_by_hispanhun-d64g5ra

Nous habitions une petite maison proche du sommet d’une rue pavée étroite et chaotique qui rebute les chauffeurs les plus aguerris. C’était une maisonnette à jardinet et aux nombreuses fenêtres. Un voilage grossier et jauni de nicotine venant préserver l’intimité de ma discrète famille. Ce « quartier » reculé du tumulte de notre grande ville était connu pour la discrétion de ses habitants. Seule la famille Richer, nos voisins mitoyens du bas laissaient quotidiennement exploser le plafond de décibels perçant le silence, couvrant les murmures par éclats de vaisselles et de voix. Ma mère disait souvent qu’à Galaca, les orages tonnaient et les Richer détonnaient.

Je les aimais bien moi les Richer. C’est vrai qu’ils criaient fort, cassaient tout et que la police avait été amenée, par deux fois, à venir calmer les choses. Malgré tout, ils s’aimaient. Je me souviens de la première fois ou la sirène avait recouvert le vacarme ambiant. Je devais avoir huit ans et n’avait pu réprimer ma curiosité. Armé de mon Smith et Wesson en plastique, je m’étais glissé dans le bureau de mon père que seule la poussière habitait. Sur la pointe des pieds pour éviter que le parquet ne me trahisse, j’avais patiemment traversé les trois mètres qui séparaient la porte de la fenêtre voilée. Par esprit d’aventure, j’avais rampé sous le bureau avant de me hisser sur la chaise qui me permettrait d’avoir une vue plongeante sur les héros de mon enfance en action.

Debout sur l’assise, la bouche ouverte pour tenter de garder le contrôle de mes respirations essoufflées, j’ai vu monsieur Richer sortir les mains dans le dos, suivi puis encadré par deux agents en uniforme. Machinalement, je glissais mon pistolet sous l’élastique de mon pyjama. Lorsque mes yeux replongèrent dans la rue, les trois hommes étaient arrivés devant la voiture dont le gyrophare continuait à tourner.

Mon souffle s’est coupé, mes paupières défièrent la gravité pour permettre à mes billes d’enfant d’être sûr de ce qu’elles voyaient : des mains de mon voisin, reliées par les poignées, dégoulinaient de sang. Beaucoup de sang. Plus qu’un enfant de sept ans en avait pu voir jusque là. J’étais pétrifié, par le flot d’images fantasmées qui déferlait dans mon cerveau. Tant de rouge sur ce jean. Sa chemise, ses chaussures : il était impossible qu’il ait appartenu à une unique personne. C’était certain, il avait battu ça femme, cette dame potelée et inélégante qui se plaignait sans arrêt à en faire fuir les gens dès qu’ils entendaient poindre les premières notes suraiguës de sa voix stridente.

Et Miguelito-ciclomotor, leur fils, mon ainé de deux ans et cadet de dix centimètres ? Ce gamin qui devait m’apprendre à courir aussi vite et aussi loin que lui, avait-il réussi à se recroqueviller, à se contorsionner suffisamment pour échapper aux gargantuesques mains de son charpentier de père ? sans doute avait-il essayé, il s’était mis à courir quand la fureur paternelle avait fait volet en éclat le bois ou la faïence de son abri. Avait-il réussi à fuir ou avait-il été saisi ? Battu à sang ? À mort ?
Le claquement simultané de la portière policière et de la porte d’entrée de notre maison m’arrachait aux questions. Traversé par la peur d’être découvert, j’avais couru sans retenue, oubliant la discrétion pour me précipiter dans mon lit, enrouler mon corps dans le drap et simuler grossièrement un sommeil profond sous les yeux incrédules de mon père.

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *