L'Atelier Noracy

Transhumanisme

C’est sûr maintenant, elle va me casser la gueule, me briser les membres comme on casse un cresson. J’ai beau faire deux fois son poids, elle en a les moyens et elle n’hésitera pas.

Je n’ai pourtant rien fait de mal, en tout cas, pas que je sache. Pourtant j’agis comme un coupable : je n’ai pas bronché lorsque ça main a saisi mon t-shirt, ni quand elle m’a claqué contre le mur en brique. J’ai planté mes yeux craintifs dans les siens. Je les aurais bien détournés, mais ça m’était impossible.

Elle est la pire des femmes que je connaisse, celle que j’ai le plus cherchée aussi. Son poing serré s’appuie de plus en plus sur mon torse, enfonçant un peu plus chaque seconde ma cage thoracique qui se vide de l’espoir de pouvoir se remplir. Ses yeux verts sont torrides lorsqu’elle me fusil du regard, il y brille une flamme de haine savante prête à embraser le monde. Ses lèvres tremblent, secouées par l’envie de me tuer et la retenue que lui impose la raison.

Pourtant j’ai envie de l’embrasser, et je le ferais sans doute, si je n’étais pas convaincu qu’elle boufferait mes lèvres. Mes poumons sont vides depuis un moment maintenant, mais elle ne semble pas vouloir lâcher prise. Je sens le sang taper plus fort mon visage et le faire rougir.

Je ne sais pas si elle se consume de me faire payer 5000 ans de patriarcat, ou si elle me déteste de ne pas m’être levé, de me pas m’être battu pour m’opposer, comme d’innombrable de mes semblables, au basculement sociétal qu’ont créé les aléas des recherches en nouvelles technologies.

C’est inexpliqué pour beaucoup et un complot pour d’autre, mais les faits sont là : la technologie transhumaniste n’« améliore » que les femmes et mutile les hommes. Ce chromosome Y, telle une impureté empêchait les mâles, pourtant dominant des sciences à l’époque, de gouter aux fruits de leurs recherches, motivées par des années de rêve. david graff

Elle l’utilise maintenant, cet œil modifié qui la fait lire en moi, c’est à croire qu’elle peut savoir ce que je pense, comment je respire et combien de temps de se traitement elle peut me faire subir avant de buter.

Je ne me suis pas levé, je n’ai pas essayé d’empêcher cette révolution du genre qui ferait des femmes des déesses bien au-dessus des pauvres hommes. Je n’ai pas voulu me lever parce que pour moi, c’était déjà perdu. Depuis tout petit, j’ai laissé tout pouvoir aux femmes, et j’ai ployer le genou devant elle non comme un prince, mais bien un chevalier servant leur prêtant allégeance. J’ai toujours senti leur supériorité qui transpire de leur grâce, de leur tenue, de leur souplesse, de leur subtilité, et de cette lente et sourde violence jaillissant de leur intelligence.

J’ai évité leur regard pour éviter de les déranger, je ne les ai jamais abordées, ni reluqués par pur respect ; du moins, c’est ce que je pensais. Finalement, c’est peut-être par peur qu’elles m’estampillent du sceau des sots de mon genre, des bourrins lourdauds qui parlent et rient fort, qui appuie leurs regards, leurs avances, leurs mains dégueulasses…

 

Peut-être qu’au fond j’aimerai qu’elle m’achève, là, maintenant. Peut-être que je ne peux pas rêver mieux que de succomber à l’envie d’une déesse, un prêtre soumis à la toute-puissance d’une déité matérielle. Peut-être que ce sacrifice m’ouvrirait la voie des saints.

La finesse de ses phalanges s’extrait petit à petit de mes entrecôtes porcines. Son regard suprémaciste, son petit nez mutin et ses lèvres serrées et pleines m’inondent de dédain. Mes yeux font le tour de son visage, en imprime les plus infimes détails pour perdre l’arrière-plan dans le flou d’un afflux de sang qui reprend possession de mon être, ses tatouages dans le cou remontant sur les joues, ses oreilles en forme de papillons, ses sourcils tailladés comme des lames orientales et son œil droit bleui par les projections informatiques. C’est sans doute la dernière fois que je la croise…

Un premier sentiment de révolte contre une femme monte en moi, je sens mon bras démangé par l’envie de saisir le sien, de la retenir pour lui crier : « J’aurais préféré mourir de ta main plutôt que de vivre au mépris de ton âme. »

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