L'Atelier Noracy

Puisque nous n’avions qu’une demi semaine, une simple consigne à l’origine de ce texte : suivez vos pas, et écrivez là où vous ne pensez pas pouvoir le faire facilement. Pour moi, ce fut sur les sièges, puis les strapontins en attendant puis dans le métro. 


 

La petite horloge électrique m’exaspère. Elle avance à la minute. Sans prévenir. Sans prendre la peine de seconder sa course. Elle ment et allonge ces unités d’au moins trois cents pour cent. Soit c’est ça, soit c’est mon palpitant qui déconne violemment. Les métros trainent toujours la nuit. Les gens ne s’y battent plus. Ils se laissent bercer, s’y préparent à dormir. Ça sent l’encéphale en décélération et l’aisselle harassée. Mon temps a pris de la coke dans ce monde de mous.

Une minute vient de tomber… plus que quatre.

Et ce jeune mec, à la dégaine de type surcontrôlé par des troupeaux de flics, qui me regarde avec un sourire aussi blanc que les carreaux qui tapissent les murs.

Pourquoi les avoir choisis blancs ? A-t-on vraiment besoin que les néons reflètent les taches, les déchets, les mégots, les crachats ? Le mec rigole maintenant, et sans s’en rendre compte, il se touche le poigné gauche. Cette fausse patte, bien qu’amusée par la cadence effrénée de mon bic sur le papier trop rêche, par ces yeux perdus dans le vide qui sautent tous les trois battements vers l’horloge, et tous les neufs vers son émaille de métro, ne peut s’extraire à l’empathique picotement du remplissage de copie double. Il rit franchement maintenant. Toutes dents dehors. On croirait qu’elles vont tomber. Je suis un running gag immobile qui déchaine, chez ce jeune homme, une microépilepsie contrôlée. S’il basculait la tête en arrière et révulsait les yeux, il serait en transe de rire.

Une chute et plus que trois minutes.

Un jeune couple passe devant moi. Ils parlent fort et leurs mots sont secs. Ça sent les reproches réciproques. La vie, implacable, joue une mélodie qui ne se rythme qu’a contre temps de nos rêves. Leurs espoirs, leurs aspirations, leurs promesses n’étaient que du terreau à vers. Ça fait pousser la vie, nourrie, prend soin, aère… Allongée dans une poussette, leur petite plante innocente à l’air perdue. Est-ce qu’on le ressent déjà à cet âge, que l’on n’est que par la putréfaction des rêves parentaux, que nous grandissons en rongeant leurs fantasmes, que nous nous nourrissons de leurs âmes jusqu’à les transformer en extension de la nôtre ?

Une autre glisse, et plus que deux.

La femme quelconque perd ses yeux dans le même flous que le mien et je dois changer de canal, élargir ma pupille pour ne plus percevoir, ni percentendre, ou percetoucher le rouge, les fracas et la froideur d’oniromicides en série perpétré en toute candeur par cet humain de monstre qui l’a fécondé. Elle m’est insupportable, cette jeune femme plantée au milieu d’un océan, en robe de mariée, nageant cent mètres à gauche, deux cents à droit, en ce demandant quel goût ont les cerises. Les vrais, celle qu’elle ramassait petite sous l’arbre de grands-parents rayonnant de s’être fait rongés. Ou peut-être juste heureux de voir leur voleur de sèves s’être fait prendre au piège à leur tour ?

L’avant-dernière tombe, la larme emplissant l’œil de Coré, elle, tient et ouvre, en déformant l’iris, la voie à Perséphone. Il n’en reste plus qu’une.

Plus qu’une et il faudra y rentrer. Ils seront pleins, et vu l’heure avancée, il y aura de la viande soule. Des guillerets, des prostrés, des nostalgiques, des endormis. Tous unis dans l’excès et la nudité. Ils laissent tomber le bouclier, le masque, l’armure. Leurs sentiments tourneront autour d’eux et entreront en moi. Je ne peux plus fermer les vannes. Il faut que je vous laisser passer à travers moi passivement. Je suis une étoile de mer émotionnelle que vous violez à tour de rôle sans vous en rendre compte avec vos idées noires, et vos réalités glauques.

Les zéros clignotent, et les gens se lèvent. Tout le monde se rapproche du bord du quai.

Il est l’heure de se coller aux autres dans la moiteur des cuirs d’automne. Heureusement, il y a un bout du chemin, un but à tout cela. À cinq mètres sous terre, j’arrive. Je me rapproche, dans le vacarme mécanique écrasant le silence humain, et je me concentre. Les sens écarquillés comme une parabole S.E.T.I., je cherche à capter la moindre trace d’une belle pensée, d’une que je connais, d’une en particulier, de mon calmant à palpitant qui m’enveloppe de toute son âme, qui fait baisser la fièvre, et fait déborder mon âme. De celle qui me fait pleuvoir à cascade, qui fait glisser sur nous vos invasions sans les laisser rentrer.

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Nous partions cette semaine de l’expression « Pierre qui roule n’amasse pas mousse ».

Pour qui se prend-il Pierre ? À pousser des coups de gueule de sa voix rauque, à me donner des leçons du haut de son mètre soixante. À me croire pushing-ball humain payé 8 balles de l’heure. Il faudrait que j’aime ça ? Que je sois plus « corporate » ? Ton taff crétin accapare déjà mes jours et s’introduit doucement dans mes rêves. Les chiffres de la journée y défilent à l’envers pour pointer mes horreurs. Continue à me postillonner dessus cinq fois par jour, insulte-moi en franglais et relève donc cette trogne cuite que tu descends pour jouer les dominant alors que je suis plus grand que toi même lorsque je suis assis. Recule donc de moi cette haleine de clope mentholé, résidu du léchage de glottes biquotidien que tu entretiens avec Francine, la secrétaire aux ongles parfaits qui passe ses journées à ne rien branler à part ta pauvre nouille pendant que ta femme regarde d’un peu trop prêt votre Médor.

Je les entends tout le temps. Ça ne s’arrête jamais. Ils pensent, ils pensent, ils pensent tous dans ma tête et m’éructent à la gueule dans le monde des idées et se montrent les dents dans notre réalité. Rester là pour passer senior, puis « collab ». Un putain de collabo qui ramèn le sabot pour se faire tondre, une poule de basse cour qui fait tout pour engraisser son maq et lui gratter 3 grains de plus une fois tous les deux ans.

« Faut que ça mousse petit ! Faut que ça mousse dans nos bureaux ! Faut que ça mousse alors ne décolle pas de ta chaise, faut que ça mousse alors ne perd pas le nord. On te laissera deux, trois ans de sud avant la mort. Faut que tu mousses pour qu’on roule dans des usines à moteur. »

Mousse et galère-toi la rate à mettre trois ronds, pour un rêve qui n’arrivera jamais.

Mousse mon petit mousse, et n’oublie pas que tu seras le premier à te retrouver à l’eau quand la tempête grondera.

Mousse et plus tard tu rouleras. Quand on aura sucé toute la sève en toi, tu auras bien le droit à l’errance désolante d’un virevoltant.

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Point de départ :  « Il n’y a pas beaucoup de monde dans le train de ce jeudi après midi » (Yoko Ogawa), La merFullSizeRender

J’étais parti ce matin de Sens. Sans rire, sans larme ni espoir de retour. Dans la fraicheur d’avant l’aurore, j’étais venu peser sur ses bras une dernière fois…

Ça n’aura pas duré longtemps. À peine quelques semaines. Au début, nous étions gênés, mais c’est normal ! Tous les débuts de sont, au moins un peu… Je me souviens de sa main moite, du calme de son cœur, de la profondeur de ses soupirs. Elle était déjà foutrement jolie. La rencontre d’un triptyque parfait : les yeux bleus vert et le teint slave, les formes et les cheveux méditerranéens et la finesse des traits hindis. Son air gêné lors de notre première rencontre avait caché celui hautain qui gâtait cette divine créature bien trop assurée. Elle savait que personne ne pouvait résister. C’était une briseuse de cœurs, une bouffeuse d’âme, une sorcière

Je comprenais mieux le trac de notre entremetteur ; ses mains moites, elles aussi, son pouls de puncheur qui me bottait les fesses si tentées que j’en ai et sa respiration saccadée : un coup long, deux courts et une suite chaotique parsemée d’apnées.

Il tremblait déjà le soir où par sa plume et suivant l’encre, il m’avait donné l’âme qui m’anime aujourd’hui. Je suis né d’un homme perdu en mer, combattant les vagues de stresse du timide parti se faire peur et affronter son mal houleux, qui s’amuse en démiurge, à lui mettre la tête sous l’eau, à contrôler le rythme de ses poumons.

Quelques mots sur ma page blanche avaient suffi à me faire penser. Quelques mots malhabiles et retenus. Les timides ne sortent pas leurs tripes, même lorsqu’ils sont transis d’amour et qu’ils prennent leur temps pour assembler de leurs mains un livre de poèmes qu’ils n’ont pas su écrire.

Après quelques mois écrasé entre une méthode d’espagnol encore sous film plastique et le presque bois d’une bibliothèque Ikea, elle avait décidé de mettre fin à notre relation. Jeter ce bout d’âme, cette infusion de sentiment amoureux qui lui rappelaient trop, sans doute, qu’elle ne ressentait rien. Je ne lui en ai pas voulu de me balancer dans un carton à la lueur douce d’une ampoule écolo que l’on vient d’allumer. Cette beauté qu’elle portait ne permet pas d’aimer.

Elle m’offrait une dernière balade entre ses bras avec une vue imprenable sur le ciel de Paris. Un bâtiment obscur avec du monde des bips et d’autre bruit signait la fin de cette vie. Une dame m’a occulté comme si j’avais ebola. Elle m’a rendu à ma maudite déesse avant d’accepter tous les autres. « Désolé, on ne reprend pas les livres dédicacés. » : il n’acceptent pas les livres en vies ici, seulement les morts ou les aseptisés.

Sur le chemin du retour, je serrais les pages à chaque poubelle croisée ; notre histoire n’avait pas était belle, et je redoutais cette fin.

Un tiroir de bureau pour quelques heures, une dernière promenade ensuite, et nous voilà retournés à la gare en début d’après-midi. Arrivée dans le wagon, elle m’installe à côté d’elle, mais de l’autre côté du boyau qui se faufile entre les rangées de sièges de voyageurs.

Il n’y a pas beaucoup de monde dans le train de ce jeudi après midi. Le contrôleur annonce l’arrêt Sens, elle se lève, enfile sa veste et me remet debout, comme sur un présentoir roulant à vive allure vers Auxerre.

Il n’y a vraiment pas grand monde dans ce train… J’espère que quelqu’un me ramasser.

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Texte sur le thème de l’Afghanistan.

Le soleil brûle nos peaux, mais sèche nos tissus et fixe les pigments de nos teintures. Les vois-tu ma fille ? Les pauvres mains de ton père ? Osseuses, harassées par des années de désolation. On dirait des osselets, si bien que j’ai peur, à chaque mouvement brusque, d’entendre mes phalanges s’éparpiller au sol, se confondre avec les pierres. Ces pierres qui nous ont vues grandir, qui allongèrent nos pieds à force que nous les y étalions chaque jour, elles sont les témoins discrets des moindres détails de nos vies.

Elles sont là et bien que tout le monde les voit, personne ne les regarde. Et si je sais qu’elles sont au cœur de la vie depuis le premier de nos pères, je doute qu’elles suivent, qu’elles comprennent la folie galopante des hommes qui fuient le bozkachi pour répandre le sang des hommes. Ce sang transforme l’homme en chien, la haine autophage se gonfle d’elle même.

J’en voudrais presque au vent qui me retint, envers et malgré tout, en ce jour béni de Dieu. Je m’en allais combattre. Défendre notre terre, la teinturerie de mon père qui te reviendra bientôt et les montagnes de pierres où chaque arbre s’élève comme un miracle.

Nous attendions Rami, le cadet des trois fils émoussés par les larmes d’une mère qui essayait, à une ultime reprise, de briser le mouvement, de sauver un des fils qu’elle avait pris tant de soin à élever.

Mon père vint vers Tariq et moi. Les yeux mouillés, gonflés de ces larmes qu’on ne peut laisser couler. Il posa un chèche sur mes épaules : « Tu es sur mon fils ? » J’hochais la tête lentement, les yeux baissés, et ajoutait lâchement lorsque son front toucha le mien, que nos âmes ne pouvaient se voir : « S’il le faut ».

Puis ce fut le tour de Tariq : « et toi, tu es sur ? » « Oui » répondit notre ainé en regardant notre père comme s’il était son fils. Le chèche passa autour de son cou et le serra fort sous l’effet du vieil homme forçant son fils à lui offrir, une dernière fois peut-être, une oreille attentive. Je n’appris que bien plus tard ce qu’il lui avait confié.

J’étais pourtant éveillé. Je ressentais mon sang s’écoulant dans mon corps, le soleil intensifier son poids un peu plus chaque seconde et l’odeur des adieux, recouvrant celles de la peur qui s’était installée dans le village. Mais le vent a soufflé et je n’ai pu entendre.

Le vent a soufflé comme sur la plaine, s’engouffrant dans l’enclave abritant le village pour faire vivre les étoffes et s’envoler mon chèche. Ce bout de chez nous, reçu des mains de mon père, je l’aurai pourchassé n’importe où. J’ai couru comme je ne l’avais plus fait depuis le dernier jeu de cerf-volant de mon enfance : le nez en l’air, les yeux fixés sur les ondulation et retournement du tissu qui virevoltait.

Combien de temps cela a duré ? Jusqu’où ai-je couru ? Je n’aurais pu le dire. J’étais absorbé par la finalité de ma course contre le vent. J’aurais marché hors de la Terre s’il l’avait fallu !

Le vent finit par relâcher sa proie. Lentement, mon chèche retrouva l’horizon et ta mère l’attrapa. Elle me le tendit en fixant mes yeux. Elle faisait aller et venir ses grands yeux verts d’un côté à l’autre de mon nez et cherchait dans mes iris, à savoir qui j’étais. Une statue pétrifiée, une poupée de chiffon incapable de bouger, voila qui j’étais face à ces deux émeraudes.

« — Tu pars à la guerre ?

— Oui… » Son regard jaillit hors du mien, elle fit demi-tour et baissa la tête. « Ne te fais pas tuer et reviens. »

Elle s’avança vers la ville proche, s’interrompit après une dizaine de pas pour déposer l’étoffe qu’elle piégea sous une pierre avant de reprendre sa route. J’ai attendu que sa silhouette disparaisse dans le lointain avant de récupérer ce bout de chez nous que le vent animait toujours.

Je rentrais amoureux, prêt à livrer une tout autre bataille : l’expliquer à mes frères. Tariq cracha à mes pieds. Rami n’a rien dit, mais son envie vacilla comme une flamme sous le souffle d’un enfant. Il tituba pourtant dans les traces de notre ainé.

J’ai été lâche d’amour, à la honte de tes oncles, à la fierté de grand-mère. Parce que ta sainte mère ne voulait pas que je meure et pour toutes les promesses qui émanaient de ses yeux.

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Aie… un texte court écrit en « speed » que je n’aime vraiment pas à la relecture. Peut-être que je le retoucherai un de ces jours. 

Pour mémoire, il s’agissait de partir d’un souvenir sensoriel d’un de nos professeur.

Dimanche en fin d’après midi, le soleil se faufile entre les ruelles pour se poser sur les pavés montmartrois. Près d’une épicerie, ça sent l’abricot, la figue, le basilic et la banane en fin de vie. Des couples mignons et d’autres — jaunes et ternes — défilent. Des groupes de filles plutôt jolies marchent de démarches qui font virevolter les étoles qu’elles portent, prolongeant chacun de leurs mouvements, accentuant la grâce de leur balade.
La voix grave et bienveillante de mon vieux prof de bio se rappelle à mon esprit : « La vie n’est-elle pas merveilleuse ? » Bien sûr qu’elle l’est mon vieil émerveillé, du moins lorsqu’on arrive à y poser les bons regards.

J’ai mis plusieurs années à le comprendre, et encore aujourd’hui, il faut souvent forcer, lutter contre mes organes, ajuster la visée, se concentrer sur la mise au point et surtout vouloir observer pour capter les trésors qui se jouent sous notre nez.

Pas plus tard que trois pas après cette nuée de volupté, un homme grand et mince ajustant ces lunettes de soleil à la sortie de l’épicerie se retourne pour s’assurer que son jeune fils le suit. Le bout de bonhomme qui ne doit pas avoir trois ans s’inquiète, lorsqu’il retrouve à côté de sa trottinette en plastique bleu celle, rouge d’un autre bambin : « Et si quelqu’un à la même, comment je reconnaitrais la mienne ? »

Après le léger rictus d’un père amusé et attendri, les yeux du grand homme se baissent avec sérieux pour coller à l’anxiété de son gosse : « Une fois à la maison, on collera un sticker (stickeur) dessus. »

Les jeunes sourcils se froncent et ses lèvres se pincent. Concernant la gravité dévolue à cette situation de crise émergée de sa pensée, il joua l’homme sérieux jusqu’à cabotiner un hochement de tête. Après encore deux secondes de réflexion, il releva la tête, coupant la course de son regard se ruant dans le lointain pour essayer de se perdre en vain, pour regarder le verre fumé posé sur le nez de son père. Convaincu, il conclut cet échange d’un : « On va sticker ! ».

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La première version toute nue, non retravaillée inspiré par ces huit mots : Profondes, Vindicatives, Intrépides, Becs, Maitresse, Attirail, Métamorphosée, Étrange (piochés dans Les Fleurs du mal)

« Je suis désolé, je sais pas ou me foutre… »

Je pourrais te mentir, te dire que je n’ai rien vu venir, qu’elle m’a cueillit comme un bleu, mais on se connait trop. On a tellement déteint l’un sur l’autre que je ne saurais plus dire qui a apporté quoi…

J’ai bien vu sur le pas de porte, dès la première seconde. Ces yeux étaient étranges. Elle n’en avait jamais posé des comme ceux-là, ni sur moi, ni sur qui que ce soit. En tout cas, pas devant moi. Ça m’a troublé à tel point qu’il m’a fallu quelques secondes pour revenir de l’apnée de cette plongée dans les eaux du bleu profond de ses yeux.

Elle grelottait sous la porte-cochère, trempée par une pluie légère, mais continue qui ne laisse à aucun promeneur la moindre chance. Les épaules rentrées, les bras joints devant les hanches et le dos vouté à l’excès : elle semblait vouloir faire de son corps un iglou humain. Un édifice éphémère en lutte perdue d’avance face à l’inéluctable bruine qui éteint tous les feux et efface toutes chaleurs.

Dans un geste et sans bruit, je l’ai fait rentrer. Cet effacement du corps venant mourir en prolongement de porte signait ma rémission. Une défaite d’entrée qui annihilait l’idée d’un jeu. Nous le savions tous deux. Le mascara coulant avait camouflé les lames de glace, paisiblement aiguisées par le goutte-à-goutte de l’ondée, qui jaillirait de ses yeux au moment voulu.

Quelques instants plus tard, elle s’avança jusqu’à la table du salon, sous un T-shirt long que je lui avais prêté, mais sans le short qui, selon ces dires, ne faisait que tomber. Ce fut, je te le jure, le seul sourire qu’elle eut de moi ce soir-là. J’ai honte de l’avouer, comme j’avais trop honte de cette situation pour lever le regard. Je fuyais dans la contemplation du circuit redondant de ma cuillère dans la tasse à café, cherchant à dissoudre un sucre imaginaire.

Elle s’assit près de moi, la jambe gauche en tailleur. Son genou vint se coller au mien. La surprise de cet électrique contact me fit enfin lever les yeux qui croisèrent les siens. Perdu… la peur malsaine m’avait pétrifié.

Mon amie n’était pas devant moi. Je ne retrouvais ni ses sourires ni son rire sonore dont le rythme lancinant faisait résonner les graves ni le regard bienveillant annonçant l’arrivée d’une main légère s’arrimant à l’épaule d’un ami en détresse. C’était un monstre d’a-passion, une mécaniste de la séduction qui suivait une procédure préétablie, une boite à musique qui veut passer pour un orchestre symphonique jouant chaque enchainement, chaque silence, chaque note dans une perfection déshumanisante. J’étais son instrument et elle se jouait de moi.

C’était une harpie qui mordait mes lèvres, et lacérait mes chaires après que ces harpons de glaces m’aient crucifié sur le canapé. Elle repartit bien avant que ses traits aient fondu, je ne pus me relever qu’au fin fond de la nuit, quelques minutes avant que le soleil ne vienne éclairer ma faiblesse.

Je sais que tu ne me pardonneras pas. Je ne te le demande pas. Même si c’est elle qui a tout prit, que je ne lui aie rien donné. Je lui ai tout laissé, elle n’a eu qu’à se servir.

Je te mentirais si je te disais que je n’avais jamais pensé à ce moment, aux trouvailles de nos deux corps. Il berce mes nuits et agite mes réveils depuis que je l’ai rencontré. Et je t’en ai voulu et je t’ai envié d’avoir autour du bras, le sien qui se posait.

Je voudrais t’expliquer, te dire que ce fut horrible et que ça va me hanter, même si ce châtiment est bien peu par rapport à ce que je t’ai fait. Je voudrais t’implorer de me casser la gueule à me faire sauter les dents, de me piétiner chaque jour, à doubles doses les dimanches et jours fériés. Mais rien ne sort à part « Je suis désolé ». Non, rien ne peut sortir de cette trachée que la trahison a scellée, murant le repentir qui ne cesse de s’agiter me maintenant éveillé quand il ne me fait pas vomir.

Je voudrais te dire mon ami, mon frère, à quel point j’ai envie, à cet instant précis, de voir jaillir ce poing que tu serres si fort que je le vois trembler. De le voir grossir jusqu’à l’impact qui éteindrait la lumière qui fait reluire l’horreur de ma passivité.