Réflexions

Les sirènes commencent à s’espacer. La voix d’une femme les a couvertes pendant cinq bonnes minutes. Elle semblait être loin, j’entendais très faiblement son cri strident qui écartelait les murs pour avertir le monde : « L’horreur rôde dans le quartier. Un être cher est mort. Pitié, sauvez les vôtres. »

Ce n’est que le début d’une nuit sans fin pour Paris. Après les sirènes post-faucheuses qu’enveloppe la connerie médiatique viendra le bruit sourd. Il campera des jours, des mois, des années. Le brouhaha de vieux types adipeux, d’endimanchés de la semaine, animés d’une exclusive passion pour leur triomphe public. Femmes, hommes, politiques, journalistes, universitaires ou quidam trouvant oreilles, ils hausseront la voix en prononçant « peur », traineront sur « Islam » et marqueront cette pause, calculée, froide et banale, avant « terrorisme ». Des mots à nuages, répétés pour enfumer la chaire à croissance qui croupit dans la fange polluée.

Jouer des émotions, ces choses dont on ne vous parle jamais et, par lesquels on manipule.

Terminer, une fois pour toutes, le travail post-soixante-huitard qui a arraché aussi lentement que minutieusement les idéaux de nos parents rêvant naïvement d’un autre monde. Les nôtres (d’idéaux) poussent sous vide, sous contrôle domestique pour ne pas trop grandir et sont canalisés sans pour autant se tarir.

Les rêves révolutionnaires, ceux de conquêtes spatiales, de vie oisive, heureuse dans un coin reculé fanent dès le secondaire. La concurrence scolaire, la force normative broient les esprits et les aspirations. Seuls les « fils de » et quelques privilégiés biologiques ont la chance de voir loin. Le troupeau lui se contentera du carré d’herbe voisin, de cinq semaines de vacances par an dont il enjolivera le récit par habitude de la traditionnelle concurrence de bergerie.

Enfin les égarés, les lâchés du groupe, les lynchés des profs, ceux dont « on ne sait plus quoi faire » prendront le chemin de la débrouille et des méfaits, se lovant en loup sur le flan des ressentiments envers ce troupeau moqueur qui ne l’a pas attendu, qu’ils ont vu s’éloigner petit à petit. Sans diplôme, et dans un monde économiquement résigné à la loi du N.A.I.R.U (où une licence offre quelques emplois payés à peine au-dessus du SMIC), il se peut qu’ils prennent la première porte ouverte ; celle qui les éloigne radicalement des monstres de leur enfance qui suivirent les enseignant et ne se retournèrent que pour se réjouir de ne pas être les derniers.

Je suis un pur produit du système français, dont beaucoup de fascisants se revendiquent aujourd’hui, fière de cette « noblesse de naissance ». J’ai grandi en France et ai subi ses déformations sans jamais en être demandeur. Aucun pouvoir ne m’a été donné, même à la majorité. Aucune élection ne m’a donné de droit de regard sur les actes du candidat élu. Pourtant je suis français. C’est ce que disent mes papiers et en ces temps troublés je devrais me sentir plus français que jamais, vibrer de toute mon âme pour la « patrie » touchée en son sein. Parce que des inconnus porteurs de cette même carte sont morts à quelques centaines de mètres de mon corps bien vivant.

Non. Je ne suis pas plus français en cette nuit du 13 novembre qu’en celle d’avant. Je me sens bien plus proche du Syrien d’il y a quelques mois maintenant, celui qui n’avait jamais vu l’horreur, qui l’entendit pourtant, qui savait qu’il n’y était pour ni n’y pouvait rien mais culpabilisait. Devant son impuissance à avoir pu prédire, à avoir pu agir, ou à pouvoir enrayer ce vicieux cercle d’horreur qui ne fait qu’avancer.

Demain, la colère grondera. Le ressenti gonflera tous les camps, fera grimper la haine et annihilera l’espoir. Si vous n’en êtes pas déjà convaincus, écoutez politiques et journalistes, surfer sur la grande vague funeste pour grossir le nombre des yeux, des oreilles, de bulletins qu’ils captivent. Plusieurs humanités sembleront sortir de l’ombre et tous voudront nous faire croire qu’elles ne viennent pas du même soleil.

Demain, la COP 21 aura lieu, et la seule survie de tous les chefs d’État signera son succès, même si rien de décisif n’est entrepris pour celle du reste de l’humanité.

Notre civilisation, globalisée, intriquée par la concurrence dans cette grande course au capital qui n’aura jamais de ligne d’arrivée, n’offre aucune alternative. Les larmes des proches et le sang des victimes n’attiseront que les haines et les guerres partisanes stériles.

Demain, une colère singulière grondera en moi. Elle sera dirigée contre les responsables de cette nuit d’effroi, qui commença dès la chute d’un mur. Je ne peux me résigner à haïr bêtement ces âmes perdues qui creusèrent, à leur insu, le fond de la bêtise et de l’horreur humaine. Ce sont les pouvoirs politico-économiques de France, imbriqués dans le système-monde, théorisant le « taux acceptable » des décrochages scolaires, de souffrance au travail, de chômage, de pauvreté, d’exclusion, de ségrégations que j’exècre. Des semeurs de vent, indignés de leurs tempêtes. Je ne haïrai personne et me forcerai à embrasser toute l’humanité, du facho au barbu en passant par le dirigeant corrompu. Je vous encombrerai d’un amour diluvien au goût amer jusqu’à ce que vous renonciez à l’enfermement dans vos réalités, jusqu’à ce que vous vous rendiez compte que l’empathie est la clef pour pouvoir vivre en paix et laisser s’épanouir l’univers infini des réalités juxtaposées.

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L'Atelier Noracy

Parti très loin pour arriver à cela…  À la base se trouvait cette photo :

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Continue de crier, éraille cette voix cristalline qui me crève les tympans jusqu’à l’orgasme acoustique. Monte, et décroche ces aigus qui font vibrer mon cœur de cristal. Plus que quelques tons avant qu’il n’explose en morceau. Redescends dans le graves et fait durer l’instant, distord le temps de tes vocalises et fait moi planer à en oublier le Sud et le Nord, l’amer et le doux, la joie et la rage. Enveloppe-moi de cette mélancolie. Cette connasse qui se drape d’une fausse sagesse, qui nous fait tant rêver et nous donne l’impression de surplomber le monde, de le comprendre entièrement : nicher que nous sommes sur des dogmatismes imbuvables et intenables puisqu’on n’y voit que les orteils du monde.

Encore un peu… Relance encore on y est presque. Tes aigus vont finir par tout faire sauter en moi. Je pourrais enfin vivre le cynisme à la mode. Sortir six fois par semaine, boire pour oublier, et oublier de boire de l’eau, voir des expos sans les regarder, bouffer sans rien gouter, toucher sans ressentir, baiser sans y penser et mon contenter en toutes circonstances d’un « pas mal… ».

Au diable le palimpseste que j’écris et réécris depuis tant d’années. Il faudrait le bruler et recommencer sur du neuf, sur une page blanche. Ou plutôt sur une colorer, une bariolée, ça changerait un peu de cette morosité paralysante, de cette noblesse virginale que nous renvoie ces feuilles sans lignes qu’on voudrait bien remplir, mais qui se refusent inlassablement à la plume.

Recommencer ailleurs. Une première fois, une dernière fois, une vraie fois. Tout lâcher, comme cette voix qui a dû se murer dans un silence salvateur après l’enregistrement de « the great gig in the sky ».

Ces cris désespérés impriment pourtant une lutte qui ne pourra pas cesser. Personne ne peut t’arrêter Clare Torry, tu déchires l’air de tes notes et assassine les platitudes rencontrées.

Ça fait maintenant trois jours qu’à chaque répétition, tu campes un peu plus mon encéphale. Chaque occurrence enfonce un peu plus les sardines de ta tente entre les bourrelets de substance blanche, excite une révolte qu’il a fallu murer, et me gorge d’espoirs ; si ta tristesse a pu nous offrir tant de beauté, c’est qu’il m’est peut-être possible de sortir d’ici.

Pour l’heure, je modifie mon testament et te laisser l’honneur de figurer sur mon épitaphe : « Clare Torry m’a brisé le cœur ». Il faudra que je fasse plus, que j’y arrive vraiment, que je joue comme toi à pousser la perfection jusqu’aux limites de la grâce dérangeante qui engendre l’illumination. Mais, pour l’heure et bien que la route soit ouverte, mes souliers sont gelés et la foi me manque pour entamer ce périple en vas-nu-pieds.

Pour ceux qui ont lu jusqu’ici, voici une petite récompense : https://www.youtube.com/watch?v=T13se_2A7c8

L'Atelier Noracy

Puisque nous n’avions qu’une demi semaine, une simple consigne à l’origine de ce texte : suivez vos pas, et écrivez là où vous ne pensez pas pouvoir le faire facilement. Pour moi, ce fut sur les sièges, puis les strapontins en attendant puis dans le métro. 


 

La petite horloge électrique m’exaspère. Elle avance à la minute. Sans prévenir. Sans prendre la peine de seconder sa course. Elle ment et allonge ces unités d’au moins trois cents pour cent. Soit c’est ça, soit c’est mon palpitant qui déconne violemment. Les métros trainent toujours la nuit. Les gens ne s’y battent plus. Ils se laissent bercer, s’y préparent à dormir. Ça sent l’encéphale en décélération et l’aisselle harassée. Mon temps a pris de la coke dans ce monde de mous.

Une minute vient de tomber… plus que quatre.

Et ce jeune mec, à la dégaine de type surcontrôlé par des troupeaux de flics, qui me regarde avec un sourire aussi blanc que les carreaux qui tapissent les murs.

Pourquoi les avoir choisis blancs ? A-t-on vraiment besoin que les néons reflètent les taches, les déchets, les mégots, les crachats ? Le mec rigole maintenant, et sans s’en rendre compte, il se touche le poigné gauche. Cette fausse patte, bien qu’amusée par la cadence effrénée de mon bic sur le papier trop rêche, par ces yeux perdus dans le vide qui sautent tous les trois battements vers l’horloge, et tous les neufs vers son émaille de métro, ne peut s’extraire à l’empathique picotement du remplissage de copie double. Il rit franchement maintenant. Toutes dents dehors. On croirait qu’elles vont tomber. Je suis un running gag immobile qui déchaine, chez ce jeune homme, une microépilepsie contrôlée. S’il basculait la tête en arrière et révulsait les yeux, il serait en transe de rire.

Une chute et plus que trois minutes.

Un jeune couple passe devant moi. Ils parlent fort et leurs mots sont secs. Ça sent les reproches réciproques. La vie, implacable, joue une mélodie qui ne se rythme qu’a contre temps de nos rêves. Leurs espoirs, leurs aspirations, leurs promesses n’étaient que du terreau à vers. Ça fait pousser la vie, nourrie, prend soin, aère… Allongée dans une poussette, leur petite plante innocente à l’air perdue. Est-ce qu’on le ressent déjà à cet âge, que l’on n’est que par la putréfaction des rêves parentaux, que nous grandissons en rongeant leurs fantasmes, que nous nous nourrissons de leurs âmes jusqu’à les transformer en extension de la nôtre ?

Une autre glisse, et plus que deux.

La femme quelconque perd ses yeux dans le même flous que le mien et je dois changer de canal, élargir ma pupille pour ne plus percevoir, ni percentendre, ou percetoucher le rouge, les fracas et la froideur d’oniromicides en série perpétré en toute candeur par cet humain de monstre qui l’a fécondé. Elle m’est insupportable, cette jeune femme plantée au milieu d’un océan, en robe de mariée, nageant cent mètres à gauche, deux cents à droit, en ce demandant quel goût ont les cerises. Les vrais, celle qu’elle ramassait petite sous l’arbre de grands-parents rayonnant de s’être fait rongés. Ou peut-être juste heureux de voir leur voleur de sèves s’être fait prendre au piège à leur tour ?

L’avant-dernière tombe, la larme emplissant l’œil de Coré, elle, tient et ouvre, en déformant l’iris, la voie à Perséphone. Il n’en reste plus qu’une.

Plus qu’une et il faudra y rentrer. Ils seront pleins, et vu l’heure avancée, il y aura de la viande soule. Des guillerets, des prostrés, des nostalgiques, des endormis. Tous unis dans l’excès et la nudité. Ils laissent tomber le bouclier, le masque, l’armure. Leurs sentiments tourneront autour d’eux et entreront en moi. Je ne peux plus fermer les vannes. Il faut que je vous laisser passer à travers moi passivement. Je suis une étoile de mer émotionnelle que vous violez à tour de rôle sans vous en rendre compte avec vos idées noires, et vos réalités glauques.

Les zéros clignotent, et les gens se lèvent. Tout le monde se rapproche du bord du quai.

Il est l’heure de se coller aux autres dans la moiteur des cuirs d’automne. Heureusement, il y a un bout du chemin, un but à tout cela. À cinq mètres sous terre, j’arrive. Je me rapproche, dans le vacarme mécanique écrasant le silence humain, et je me concentre. Les sens écarquillés comme une parabole S.E.T.I., je cherche à capter la moindre trace d’une belle pensée, d’une que je connais, d’une en particulier, de mon calmant à palpitant qui m’enveloppe de toute son âme, qui fait baisser la fièvre, et fait déborder mon âme. De celle qui me fait pleuvoir à cascade, qui fait glisser sur nous vos invasions sans les laisser rentrer.

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L'Atelier Noracy

Nous partions cette semaine de l’expression « Pierre qui roule n’amasse pas mousse ».

Pour qui se prend-il Pierre ? À pousser des coups de gueule de sa voix rauque, à me donner des leçons du haut de son mètre soixante. À me croire pushing-ball humain payé 8 balles de l’heure. Il faudrait que j’aime ça ? Que je sois plus « corporate » ? Ton taff crétin accapare déjà mes jours et s’introduit doucement dans mes rêves. Les chiffres de la journée y défilent à l’envers pour pointer mes horreurs. Continue à me postillonner dessus cinq fois par jour, insulte-moi en franglais et relève donc cette trogne cuite que tu descends pour jouer les dominant alors que je suis plus grand que toi même lorsque je suis assis. Recule donc de moi cette haleine de clope mentholé, résidu du léchage de glottes biquotidien que tu entretiens avec Francine, la secrétaire aux ongles parfaits qui passe ses journées à ne rien branler à part ta pauvre nouille pendant que ta femme regarde d’un peu trop prêt votre Médor.

Je les entends tout le temps. Ça ne s’arrête jamais. Ils pensent, ils pensent, ils pensent tous dans ma tête et m’éructent à la gueule dans le monde des idées et se montrent les dents dans notre réalité. Rester là pour passer senior, puis « collab ». Un putain de collabo qui ramèn le sabot pour se faire tondre, une poule de basse cour qui fait tout pour engraisser son maq et lui gratter 3 grains de plus une fois tous les deux ans.

« Faut que ça mousse petit ! Faut que ça mousse dans nos bureaux ! Faut que ça mousse alors ne décolle pas de ta chaise, faut que ça mousse alors ne perd pas le nord. On te laissera deux, trois ans de sud avant la mort. Faut que tu mousses pour qu’on roule dans des usines à moteur. »

Mousse et galère-toi la rate à mettre trois ronds, pour un rêve qui n’arrivera jamais.

Mousse mon petit mousse, et n’oublie pas que tu seras le premier à te retrouver à l’eau quand la tempête grondera.

Mousse et plus tard tu rouleras. Quand on aura sucé toute la sève en toi, tu auras bien le droit à l’errance désolante d’un virevoltant.