L'Atelier Noracy

Une image plutôt joyeuse et chaude à l’origine de ce texte :

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Jeanne arborait un sourire crispé depuis bientôt deux heures. Ce n’était pas tant le froid qui tendait ses lèvres et les menait au bord de la rupture cutanée, que l’angoisse et la gêne. Si six pieds foulaient le pavé, si les murs de la ville portaient l’écho de trois rires, ils étaient bien deux à parler pour les faire éclore.

Jeanne a toujours détesté la gêne, quitte à lui préférer l’ennui des nuits solitaires. Ces nuits froides, suffocantes de tristesse, qui voient une jeune femme meurtrie se punir par l’inaction et repousser les confins de l’ennui jusqu’au lieu secret — propre à chacun — où vous êtes assez un pour laisser sortir votre double odieux qui étouffe de ses jugements hurlés les sanglots de votre âme.

Plus ses mots sont durs, et plus ils restent et persistent à vous suivre au-delà des abysses de l’isolement. À force de répétition, les uns après les autres, ils s’agrègent, se multiplient et s’unissent pour cristalliser une prison de verre. Insidieuse : elle vous coupe du monde et décuple la gêne, elle fait naître l’effroi d’une détention en isolement mobile.

D’ordinaire, le cœur de Jeanne accélère très tôt quand elle est entourée par d’autres. Il bat, puis Bat, puis BAt puis BAT jusqu’au point de rupture qui la fait s’éclipser et replonger bien vite dans sa chambre pour y retrouver le démon qui seul sait recouvrir ses plaintes.

Mais pas ce soir. Ce soir, elle accompagne, elle ne participe pas encore vraiment, mais elle suit et c’est déjà énorme. Et son cœur a beau BATTRE et essayer de bondir hors de son corps par son thorax ou par ses lèvres, elle n’abdique pas et colle au plus près de chaque mot, de chaque geste, de chaque regard d’Hannah.

Elles marcheront encore et épuiseront Sliman, elles retrouveront la rue du Poteau et le perron d’Hannah. Et si son cœur tient jusque là, s’il n’a pas encore explosé, si les effets de l’alcool ne se sont pas totalement dissipés, peut-être que Jeanne se laissera aller et tentera de fissurer sa cage pour l’embrasser.

L'Atelier Noracy

Encore un départ visuel…

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Nous habitions une petite maison proche du sommet d’une rue pavée étroite et chaotique qui rebute les chauffeurs les plus aguerris. C’était une maisonnette à jardinet et aux nombreuses fenêtres. Un voilage grossier et jauni de nicotine venant préserver l’intimité de ma discrète famille. Ce « quartier » reculé du tumulte de notre grande ville était connu pour la discrétion de ses habitants. Seule la famille Richer, nos voisins mitoyens du bas laissaient quotidiennement exploser le plafond de décibels perçant le silence, couvrant les murmures par éclats de vaisselles et de voix. Ma mère disait souvent qu’à Galaca, les orages tonnaient et les Richer détonnaient.

Je les aimais bien moi les Richer. C’est vrai qu’ils criaient fort, cassaient tout et que la police avait été amenée, par deux fois, à venir calmer les choses. Malgré tout, ils s’aimaient. Je me souviens de la première fois ou la sirène avait recouvert le vacarme ambiant. Je devais avoir huit ans et n’avait pu réprimer ma curiosité. Armé de mon Smith et Wesson en plastique, je m’étais glissé dans le bureau de mon père que seule la poussière habitait. Sur la pointe des pieds pour éviter que le parquet ne me trahisse, j’avais patiemment traversé les trois mètres qui séparaient la porte de la fenêtre voilée. Par esprit d’aventure, j’avais rampé sous le bureau avant de me hisser sur la chaise qui me permettrait d’avoir une vue plongeante sur les héros de mon enfance en action.

Debout sur l’assise, la bouche ouverte pour tenter de garder le contrôle de mes respirations essoufflées, j’ai vu monsieur Richer sortir les mains dans le dos, suivi puis encadré par deux agents en uniforme. Machinalement, je glissais mon pistolet sous l’élastique de mon pyjama. Lorsque mes yeux replongèrent dans la rue, les trois hommes étaient arrivés devant la voiture dont le gyrophare continuait à tourner.

Mon souffle s’est coupé, mes paupières défièrent la gravité pour permettre à mes billes d’enfant d’être sûr de ce qu’elles voyaient : des mains de mon voisin, reliées par les poignées, dégoulinaient de sang. Beaucoup de sang. Plus qu’un enfant de sept ans en avait pu voir jusque là. J’étais pétrifié, par le flot d’images fantasmées qui déferlait dans mon cerveau. Tant de rouge sur ce jean. Sa chemise, ses chaussures : il était impossible qu’il ait appartenu à une unique personne. C’était certain, il avait battu ça femme, cette dame potelée et inélégante qui se plaignait sans arrêt à en faire fuir les gens dès qu’ils entendaient poindre les premières notes suraiguës de sa voix stridente.

Et Miguelito-ciclomotor, leur fils, mon ainé de deux ans et cadet de dix centimètres ? Ce gamin qui devait m’apprendre à courir aussi vite et aussi loin que lui, avait-il réussi à se recroqueviller, à se contorsionner suffisamment pour échapper aux gargantuesques mains de son charpentier de père ? sans doute avait-il essayé, il s’était mis à courir quand la fureur paternelle avait fait volet en éclat le bois ou la faïence de son abri. Avait-il réussi à fuir ou avait-il été saisi ? Battu à sang ? À mort ?
Le claquement simultané de la portière policière et de la porte d’entrée de notre maison m’arrachait aux questions. Traversé par la peur d’être découvert, j’avais couru sans retenue, oubliant la discrétion pour me précipiter dans mon lit, enrouler mon corps dans le drap et simuler grossièrement un sommeil profond sous les yeux incrédules de mon père.

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Parti très loin pour arriver à cela…  À la base se trouvait cette photo :

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Continue de crier, éraille cette voix cristalline qui me crève les tympans jusqu’à l’orgasme acoustique. Monte, et décroche ces aigus qui font vibrer mon cœur de cristal. Plus que quelques tons avant qu’il n’explose en morceau. Redescends dans le graves et fait durer l’instant, distord le temps de tes vocalises et fait moi planer à en oublier le Sud et le Nord, l’amer et le doux, la joie et la rage. Enveloppe-moi de cette mélancolie. Cette connasse qui se drape d’une fausse sagesse, qui nous fait tant rêver et nous donne l’impression de surplomber le monde, de le comprendre entièrement : nicher que nous sommes sur des dogmatismes imbuvables et intenables puisqu’on n’y voit que les orteils du monde.

Encore un peu… Relance encore on y est presque. Tes aigus vont finir par tout faire sauter en moi. Je pourrais enfin vivre le cynisme à la mode. Sortir six fois par semaine, boire pour oublier, et oublier de boire de l’eau, voir des expos sans les regarder, bouffer sans rien gouter, toucher sans ressentir, baiser sans y penser et mon contenter en toutes circonstances d’un « pas mal… ».

Au diable le palimpseste que j’écris et réécris depuis tant d’années. Il faudrait le bruler et recommencer sur du neuf, sur une page blanche. Ou plutôt sur une colorer, une bariolée, ça changerait un peu de cette morosité paralysante, de cette noblesse virginale que nous renvoie ces feuilles sans lignes qu’on voudrait bien remplir, mais qui se refusent inlassablement à la plume.

Recommencer ailleurs. Une première fois, une dernière fois, une vraie fois. Tout lâcher, comme cette voix qui a dû se murer dans un silence salvateur après l’enregistrement de « the great gig in the sky ».

Ces cris désespérés impriment pourtant une lutte qui ne pourra pas cesser. Personne ne peut t’arrêter Clare Torry, tu déchires l’air de tes notes et assassine les platitudes rencontrées.

Ça fait maintenant trois jours qu’à chaque répétition, tu campes un peu plus mon encéphale. Chaque occurrence enfonce un peu plus les sardines de ta tente entre les bourrelets de substance blanche, excite une révolte qu’il a fallu murer, et me gorge d’espoirs ; si ta tristesse a pu nous offrir tant de beauté, c’est qu’il m’est peut-être possible de sortir d’ici.

Pour l’heure, je modifie mon testament et te laisser l’honneur de figurer sur mon épitaphe : « Clare Torry m’a brisé le cœur ». Il faudra que je fasse plus, que j’y arrive vraiment, que je joue comme toi à pousser la perfection jusqu’aux limites de la grâce dérangeante qui engendre l’illumination. Mais, pour l’heure et bien que la route soit ouverte, mes souliers sont gelés et la foi me manque pour entamer ce périple en vas-nu-pieds.

Pour ceux qui ont lu jusqu’ici, voici une petite récompense : https://www.youtube.com/watch?v=T13se_2A7c8